Le Message Biblique
La Genèse et l'Exode
Chagall commence à travailler sur le Message Biblique au début des années cinquante, d’abord pour rendre vie à la Chapelle du Calvaire, à Vence, où il vit entre 1949 et 1966. Avec l’avancement du travail, il préfère détacher l’ensemble d’une religion particulière et décide finalement de l’offrir à l’Etat français en 1966.
Le cycle comprend les douze tableaux illustrant la Genèse et l’Exode, les deux premiers livres de la Bible, et un ensemble de cinq peintures évoquant Le Cantique des Cantiques.
Pour les douze premiers, Chagall choisit d’illustrer, avec une grande précision par rapport au texte biblique, les épisodes qui mettent en valeur les relations entre l’homme et Dieu.
La répartition des tableaux sur les murs de la salle où ils sont exposés, ne respecte pas le déroulement historique de ces épisodes, mais s'appuie sur des correspondances formelles et religieuses. Elle a été décidée par l’artiste lui-même.
Les objets
Peinture
La Création de l'homme
1956-1958
Le tableau est organisé en deux registres comme les tableaux d’autel classiques, ce qu’il devait être dans le projet d’origine pour la chapelle du calvaire de Vence. En haut, dans le ciel envahi de lumière jaune, un soleil tournoyant, dont les couleurs évoquent l’orphisme de Delaunay, que Chagall a connu à Paris dans ses années d’apprentissage, entraîne dans sa roue le peuple juif et des épisodes de l’histoire biblique. Le Christ en croix en fait partie : ses reins sont ceints du châle que portent les Juifs dans la synagogue, il est pour Chagall le Juif sacrifié qui apparaît dans sa peinture avec les débuts de la Seconde Guerre mondiale. Au registre inférieur, un ange portant Adam abandonné dans ses bras émerge de l’océan primordial où Chagall a représenté les animaux, créés avant l’homme. Les traits de l'ange, comme le port du pantalon, soulignent l'identification de l'artiste avec celui-ci : il s'affirme ainsi comme créateur et porteur du message divin. Marc Chagall, La Création de l'homme, 1956-1958, huile sur toile, 299 cm x 200 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Abraham et les trois anges
1960-1966
La composition est structurée par l’horizontale du banc au premier plan et rythmée par le jeu de verticales des figures. La couleur éclatante du fond, le rouge de la vie et de l’amour, qui est aussi celle du fond des icônes dont l'or est usé, met en valeur la blancheur des ailes des trois anges, lointain souvenir de ceux de l’icône de la Trinité, d’Andreï Roublev (Galerie Tretyakov, Moscou). Les figures d’Abraham et de Sarah, repoussées sur la gauche, semblent frappées d’étonnement par l’annonce de la naissance d’un fils à leur âge avancé. Dans la bulle en haut à droite, Chagall met en scène l’épisode suivant dans la Bible : Abraham apprend par les anges la volonté de Dieu de détruire Sodome et Gomorrhe. Marc Chagall, Abraham et les trois anges, 1960-1966, huile sur toile, 190 cm x 292 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Le Paradis
1961
Le Paradis évoque pour Chagall le lieu même de l’intimité entre tous les membres de la Création, hommes, bêtes et de nombreuses figures hybrides y vivent en harmonie dans une luxuriance de végétaux et d’eau soulignée par les tons de vert et de bleu. La juste répartition des masses colorées équilibre la composition. Le tableau, conçu comme un diptyque, présente la création d’Eve et la tentation. A gauche, au-dessus d'Adam assis en tailleur et levant le bras comme pour faciliter l'accès à sa côte, Dieu est représenté par une nuée blanche, sorte de cocon mystérieux soulignant le prodige de la création, d'où sort une Eve au geste pudique. A droite, le couple primordial, enlacé à ne faire plus qu’un, avec seulement deux bras et trois jambes, comme le représente généralement Chagall, s’apprête à partager le fruit défendu, celui de l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui fera d’eux les égaux de Dieu. Marc Chagall, Le Paradis, 1961, huile sur toile, 198 cm x 288 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Le Sacrifice d'Isaac
1960-1966
Abraham est sur le point de sacrifier son fils quand l’ange arrête son bras. La composition, caractérisée par la séparation du dessin et de la couleur, présente deux registres. Au registre supérieur, l’ange, manifestation du Verbe divin, est dessiné en transparence sur le ciel bleu. Mais à droite y figure également l'évocation des malheurs de la descendance d'Abraham, que Chagall n'hésite pas à rappeler à travers la représentation d'une maternité et d'une scène du martyr du Christ, symbole de la souffrance des Juifs dans sa peinture. Au registre inférieur, le groupe d’Abraham et de son fils est coloré par la flamme de l’holocauste. Le corps d’Isaac, abandonné comme celui d’Adam dans La Création de l’Homme, témoigne également de la soumission de l’homme à Dieu. Marc Chagall, Le sacrifice d'Isaac, 1960-1966, huile sur toile, 230 cm x 235 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
La Lutte de Jacob et de l'ange
1960-1966
Le tableau forme avec Le Songe de Jacob un diptyque et présente encore une scène nocturne où dominent les bleus et violets profonds. La composition est dynamisée par la présence des diagonales croisées des figures de l’ange et de Jacob, tombé à genoux quand il reconnaît contre qui il se bat. C'est la fin de la lutte et l’ange semble bénir Jacob qu’il touche au front. La scène se passe en plein ciel, au dessus d'un village où l'on reconnaît la maison natale du peintre à Vitebsk : ici encore, Chagall entremêle son histoire et celle du peuple juif. Le long du bord droit se déroulent quelques épisodes de la vie du patriarche : sa rencontre avec Rachel au puits, la vision de son fils Joseph dépouillé par ses frères et jeté dans un puits, sa douleur enfin quand il pleure sur la tunique du fils qu’il croit disparu, dans la position repliée que Chagall utilise généralement pour représenter les prophètes qui annoncent les malheurs des Juifs. Marc Chagall, La Lutte de Jacob et de l'ange, 1960-1966, 251 cm x 205 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Moïse et le Buisson ardent
1960-1966
Dans une composition en frise, trois figures légèrement obliques scandent les deux épisodes fondateurs de l’histoire de Moïse. Le sens de lecture est celui de l’hébreu : Moïse, à droite, tombe à genoux devant le buisson qui brûle et ne se consume pas. La mission divine, sortir les Hébreux d’Egypte, lui est annoncée par un ange flottant au milieu d’un cercle coloré, évocateur à la fois des mandorles qui soulignent la présence divine au fronton des églises romanes, mâtiné de souvenirs de l'orphisme de Delaunay. A gauche, la scène de la traversée de la mer Rouge présente Moïse suivi du peuple juif en rang serré dans son manteau. Ici encore, des résurgences médiévales de Vierges de miséricorde abritant un peuple de croyants dans leur manteau montre l'intérêt de Chagall pour les représentations religieuses anciennes. La vague qui se referme derrière lui, également évocation de la nuée divine, protège leur avance contre l’armée de Pharaon dont la colère est soulignée de rouge et de mouvements frénétiques. Chagall a représenté cette scène à de nombreuses reprises, ici dans sa forme la plus resserrée, véritable illustration de la métaphore en peinture dont André Breton attribuait l'invention à l'artiste. Marc Chagall, Moïse et le buisson ardent, 1960-1966, huile sur toile, 195 cm x 312 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Le Frappement du rocher
1960-1966
La composition circulaire est soulignée de taches de couleurs qui déterminent des espaces visuels. Le décalage entre le dessin, la couleur et les tons de brun sombre, à peine éclairés par quelques éclats de jaune, souligne le sort tragique de Moïse, figure monumentale et solitaire au centre du tableau, en butte à la colère des Hébreux perdus dans le désert et soumis à la faim et la soif. La présence divine, manifestée par le rayonnement fantastique du soleil derrière Moïse, permet le miracle de l’eau qui s’écoule en abondance vers une foule en liesse. Marc Chagall, Le Frappement du rocher, 1960-1966, huile sur toile, 237 cm x 232 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Le Songe de Jacob
1960-1966
Le tableau, en forme de diptyque, présente deux scènes nettement séparées, seulement reliées entre elles par l’arrondi de la colline où s’est endormi Jacob. A gauche, dans une nuit au ton violet, il voit en songe des anges monter et descendre une échelle, allusion à sa longue descendance. Les anges semblent danser comme des acrobates autour de l’échelle, évoquant le cirque que Chagall aime tant et soulignant la profonde parenté de ses sujets profanes et de ses sujets sacrés. A droite, l’ange transparent souligné de blanc, couleur divine, porte un chandelier allumé qui éclaire la nuit bleue et rend manifeste l’éblouissement plein d’espoir du message divin. Marc Chagall, Le songe de Jacob, 1960-1966, huile sur toile, 195 cm x 278 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Noé et l'arc-en-ciel
1961-1966
La composition, équilibrée par les taches de couleurs primaires, rouge en haut, jaune à gauche et bleue à droite, est articulée sur une ellipse qui souligne la première alliance entre Dieu et les hommes : à la courbe de l’arc-en-ciel correspond celle du corps de Noé endormi. L’ange, manifestation du Verbe divin, est blanc comme l’arc-en-ciel (Chagall montre là qu'il n'ignore pas les théories de la couleur qui font du blanc la somme de toutes les couleurs). Il annonce les bonheurs promis par cette alliance, visibles dans la partie haute du tableau, mais aussi, dans la partie basse, les malheurs des Juifs, décrits dans la Bible par les prophètes et réellement vécus au cours de l’histoire. Marc Chagall, Noé et l'arc-en-ciel, 1961-1966, huile sur toile, 205 cm x 292,5 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
L'Arche de Noé
1961-1966
La représentation de cet épisode du Déluge, qui montre l’intérieur de l’Arche plutôt que sa construction ou ses errances dans un paysage tragique, scènes privilégiées par les peintres avant Chagall, est une première iconographique au XXe siècle. Les eaux diluviennes semblent avoir envahi la toile et l'Arche, dans une atmosphère vaporeuse, devient la matrice où s'opère la seconde naissance de l’humanité. La construction en cercle, matérialisée par les taches de couleurs claires autour de la fenêtre centrale donne une impression de profondeur rare chez Chagall. Marc Chagall, L'Arche de Noé, 1961-1966, huile sur toile, 236 cm x 234 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Adam et Eve chassés du Paradis
1961
La composition, solidement articulée sur l'horizontale du fleuve qui traverse le jardin d'Eden et la verticale de l'arbre de lumière à gauche, est également équilibrée par la répartition des masses colorées sur le fond vert. Chagall met en scène un Paradis bouleversé par la Faute : des oiseaux à tête de bouc s’envolent, d’autres ont la tête en bas, rejoints par des poissons ailés sortis du fleuve. L’ange chargé de manifester la colère divine, en haut au milieu, montre à Adam et Eve le chemin de l’exil et ceux-ci sortent du tableau par la droite, comme dans toutes les représentations traditionnelles de la scène. Enlevé par cette dynamique et porté par un coq rouge, symbole de vitalité et de fertilité, le couple semble plutôt s’envoler vers l’avenir de l’humanité. La petite maternité en bas à droite confirme cette vision optimiste de la Faute. Marc Chagall, Adam et Eve chassés du paradis, 1961, huile sur toile, 190,5 cm x 283,5 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.
Peinture
Moïse recevant les Tables de la Loi
1960-1966
Apothéose du cycle consacré à l'illustration de la Genèse et de l'Exode, le tableau baigné d'une lumière jaune significative de la présence du divin, illustre le moment qui scelle l’Alliance avec Dieu. Il est construit sur une double diagonale comme un tableau baroque. Sur l'une s'appuie la figure de Moïse, au premier plan, élevée vers les Tables tendues par Dieu. Le peintre respecte l’interdiction de la représentation de Dieu, symbolisé, comme le dit la Bible, par deux mains sortant des nuées. La diagonale secondaire représente la montagne où se trouve Moïse et sépare plusieurs scènes. A droite, de bas en haut, des personnages de la Bible, avec Aaron en grand prêtre, David et Jérémie, et tout en haut, proches de Dieu, un groupe de Juifs en fuite. A gauche, une partie des Hébreux attend Moïse tandis qu’une autre s’est détournée de lui et adore le Veau d’or. Tout en haut, un couple enlacé et des isbas rappellent des épisodes de la vie de Chagall, qui associe encore une fois son histoire à celle du peuple juif. Moïse est vêtu de blanc et porte au front les rayons de lumière, signe particulier mentionné dans la Bible seulement après sa rencontre avec Dieu sur la montagne, lors de l’épisode représenté ici. Mais Chagall reprend de l’art de l’icône la représentation toujours identique des personnages qui permet leur reconnaissance immédiate. Marc Chagall, Moïse recevant les tables de la Loi, 1960-1966, huile sur toile, 237 cm x 233 cm, donation Marc et Valentina Chagall, 1966, musée national Marc Chagall, Nice. Photo © RMN-GP / Gérard Blot © ADAGP, Paris, 2025.